Œil de DOM
Se coucher tard nuit. Me lever matin m’atteint.

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M’en fous, des bêtes !

lundi 10 décembre 2012, par Dominique Villy

C’est un texte que j’ai retrouvé dans le fond d’un tiroir, à la faveur des grands nettoyages d’automne. Il doit bien dater de vingt ans maintenant...
Evidemment, rien n’est inventé !!

M’en fous, des bêtes. Elles me sont toutes indifférentes.
M’intéressent pas.
Permettez que Je ne joigne pas ma voix au concert des bêlements ordinaires.
Rien à cirer, des chats pelés abrutis de croquettes prédigérées, des cabots fourbes et dégénérés qui tapissent les trottoirs de ma ville d’étrons gluants, des vaches folles qui se laissent écorner par des péquenots vicieux à qui je souhaite de se faire encorner par leur voisin, des cochons atrophiés dont la pisse acide coule en rivières qui calcinent le sous-sol breton.
Rien à péter des pigeons qui recrépissent chaque matin les édifices que des architectes phallocrates érigent aux quatre coins déserts des places de nos cités prétentieuses.
Rien à faire de ces poulets pas finis, calibrés pour s’emboîter pile poil entre les deux tranches d’éponge tiédasse que monsieur MacDonald vend par wagons entiers, tout juste agrémentées d’une tite tiotte giclotte de tomate sucrée hors d’âge, reste des rations militaires de la guerre de 70, pas consommées en 14/18, vendues aux allemands en 42 par des résistants déguisés en collabos, et refusées en 64 par les acheteurs de la société Jacques Borel, spécialiste de la restauration autoroutière et grande pourvoyeuse des cabinets de stomatologie du royaume de France.
M’en fous complètement, du singe, ancêtre poilu, supérieur à moi car capable de se gratter le nombril à quatre mains, tout en se balançant sur la branche basse d’un bambou : De toute façon, dans ma rue, y a pas de bambous.
M’en fous, du lion, affichant sa suprématie, couronné roi des animaux par quelque zélateur servile et obséquieux, soucieux de flatter ce gros con de fauve poussiéreux qui passe le plus clair de son temps affalé comme une carpette, à ronfler et à péter sous le vent brûlant de la brousse.
M’en fous, que j’vous dis.

M’en fous.

Et cependant, ce soir-là, je ne sais qu’elle idée farfelue m’a traversé la cafetière : Un coup de fatigue ? Un coup de grisou ... ? Peut-être bien ... Une déprime passagère… ? Une perte de contrôle … ? Un dérapage… ? Un court circuit… ? Un bug… ? Va savoir ...

Décembre entraînait le mercure dans des profondeurs abyssales. Une vieille neige pourrie, fondue et regelée encombrait les trottoirs, condamnant le passant à des figures imposées pitoyables et vexantes. Traverser la ville à pied prenait des allures de raid de survie en territoire hostile. Il me fallait déjouer les pièges pour parvenir jusqu’à l’épicerie du coin avant l’heure fatidique de la fermeture, sinon le repas de pâtes au beurre du soir se changerait en beurre étalé sur pas de pain.

C’est alors que j’aperçus l’autre con.

Une bête énorme.

Un poitrail large comme un terrain de rugby.

Une croupe luisante vaste comme la moitié du Ballon de Servance, montée sur quatre jambes façon colonnes de temple antique, une crinière blonde coiffée à la diable, cachant à demi un oeil rond pétillant d’un je-ne­-sais-quoi de malice et d’ironie. Un putain de canasson, un bourrin, un cheval, quoi, magnifique de puissance, de force tranquille, une force de la nature, attelé à une espèce de fiacre d’autrefois, et qui stationne là, le long du trottoir, rue Bersot, mâchonnant son mors pour tromper l’ennui, martelant de temps à autre le macadam de son sabot, comme pour rappeler à celui qui l’a abandonné que si ça dure encore, on va rater les résultats du tiercé, après le 20 heures.

Et c’est à cet instant que j’entre dans l’irrationnel : Je m ’arrête devant cette montagne de saucissons en puissance !

Je le regarde droit dans l’oeil disponible, je lui gratouille un peu le chanfrein, lui colle une gentille patate sur le meufion, lui tiraille un peu une oreille en lui balançant une mièvrerie du genre : « En voilà un bon garçon, qui se gèle les cacahuètes pendant que le patron refait le monde devant un grog, sur le zinc, bien au chaud ! »

Comme pour m’approuver, cet ahuri soulève un peu son museau dans ma direction, affiche un rictus qui a tout du sourire narquois, et dans la foulée m’éternue huit litres de morve à la tronche, dans un soubresaut nerveux qui fait trembler les vitrines à deux rues à l’entour !

Saleté de bête !

Je suis crépi. Des pieds à la pointe des cheveux, je poisse, je coule, je suinte.

Ca m’apprendra à faire ma sucrée !

Vermine ! Je déteste ces conneries de bêtes.

Heureusement pour moi, c’est décembre, il est 18 h 30, et il fait nuit. Personne ne m’a vu. Je rentre. Tant pis pour les pâtes.

Demain, j’achèterai des steaks de cheval.

BIEN FAIT POUR LUI.